SCÈNE TROUBLANTE DANS UNE RUELLE

Crédit photo : Dalila Assefsaf

Il y a quelques années, en passant par une petite ruelle de quartier, j’ai assisté à une scène particulièrement troublante.

Ce soir-là, en rentrant du travail, j’ai surpris deux commis d’épicerie qui vidaient des caisses entières de fruits et légumes dans une benne à ordures. Des pommes, des tomates, des brocolis en parfaite condition. Des pommes de terre, aussi. J’étais juste à côté ; sincèrement, ces fruits et légumes n’étaient même pas abîmés. Sur le coup, je n’ai pas réagi. J’ai stupidement et silencieusement observé le spectacle avant de reprendre ma route ; mais ce que j’avais vu m’a hantée toute la soirée.

J’habitais sur le Plateau Mont-Royal depuis peu, dans un appartement plus grand (et nettement plus dispendieux que le précédent). Pour loger, nourrir / vêtir / scolariser décemment mes enfants, je cumulais plusieurs emplois. Comme on dit en bon québécois : « j’en arrachais solide !  ».

Au petit matin, après avoir longuement ruminé tout ça, je suis retournée dans la ruelle. Histoire de valider si les faits de la veille étaient bien réels. Et effectivement, la benne à ordures regorgeait de nourriture. À ras bord ! Des fruits et légumes en excellent état, si ce n’est qu’ils se trouvaient dans une poubelle parmi des détritus.

Je me souvenais d’avoir déjà lu quelque chose concernant les trésordures. C’était exactement ce que j’avais devant moi ! Je me sentais terriblement confuse : partagée entre la joie de découvrir un tel trésor, et consternée d’apprendre qu’il était considéré et traité comme un vulgaire tas d’ordures.

Un peu plus tard, je découvris d’ailleurs que ce phénomène était répandu à grandeur du pays. Nous évaluons actuellement au Canada à 11,2 millions de tonnes la quantité de résidus viables, donc d’aliments qui auraient dû être soit mangés, soit donnés. Comble du paradoxe, 800 000 Canadiens et Canadiennes font la file annuellement devant les banques alimentaires. Bref, pardonnez-moi cet aparté et revenons à ce fameux épisode dans la ruelle.

Je faisais régulièrement mes courses dans cette épicerie, il m’a donc semblé légitime d’interroger le propriétaire sur ce que j’avais découvert. À ce stade-ci, vous allez sans doute dire que je ne me mêlais pas de mes affaires. Vous avez parfaitement raison, mais c’était plus fort que moi.

Le propriétaire s’est montré tout à fait courtois. En même temps, sa réponse m’a sidérée: « oh ça !? C’est ce qui n’a pas été vendu. On en a comme ça tous les jours, à chaque fois qu’on reçoit du nouveau stock, en fait. Ces légumes-là sont encore bons mais personne ne veut les récupérer. Proposez-moi une solution qui a de l’allure, ma petite dame, et je vous promets de l’essayer ! »

C’est comme ça que Partage & Solidarité est né.

L’aventure a commencé en 2016 avec un premier frigo communautaire à mon domicile. Le second a été installé dans un centre communautaire l’année suivante. Puis Partage & Solidarité est devenu un organisme de bienfaisance à part entière.

Aujourd’hui, grâce à nos 20 merveilleux commerces & organismes partenaires, nous avons créé 3 centres de distribution sur le Plateau Mont-Royal ; et grâce à nos 30 bénévoles, nous offrons un soutien alimentaire gratuit à plus de 4000 citoyen(ne)s chaque année. Attention, ce projet va bien au-delà du dépannage alimentaire ! Il permet aussi aux résidents du Plateau Mont-Royal de développer un sentiment d’appartenance au quartier, et à nos commerçants locaux d’agir de façon écoresponsable, tout en se rapprochant de leurs concitoyens.

Je suis heureuse d’avoir emprunté cette petite ruelle-là, il y a maintenant 5 ans. Oui, très heureuse.

Atlantide

https://mauditsfrancais.ca/atlantide-desrochers-celle-qui-nourrit-la-lutte-contre-le-gaspillage-alimentaire//

https://www.lapresse.ca/debats/chroniques/rima-elkouri/201902/26/01-5216277-sus-au-gaspillage-.php

https://www.tvanouvelles.ca/2020/01/09/des-solutions-creatives-pour-reduire-le-gaspillage

IL ÉTAIT UNE FOIS UNE ÎLE / UNE PLANÈTE

Crédit photo : Dalila Assefsaf

Il était une fois une île située dans le sud-est de l’océan pacifique, là où peu d’explorateurs s’étaient aventurés. Elle était à tel point isolée que ses habitants se pensaient seuls au monde ; et tellement bien dissimulée que personne, nulle part, n’en avait jamais entendu parler. Jusqu’à ce jour de Pâques, au 18ème siècle, où elle fut découverte par l’explorateur hollandais Jacob Roggevee.

Les occupants de l’île vivaient très pauvrement. Comment avaient-ils pu survivre ? Il n’y avait autour d’eux ni fôret, ni champ. Les terres étaient arides et les récifs aux alentours rendaient la pêche peu praticable. Or, comble du paradoxe, l’île était jonchée de sculptures géantes. Fascinantes. C’est d’ailleurs ce qui capta principalement notre attention. Leur taille était si imposante qu’il était difficile d’imaginer qui, et surtout comment, on avait bien pu les poser là. Sur une terre si peu accueillante, qui plus est.

Les experts mirent des années à comprendre ce qui suit. 

Jadis, l’île avait possédé une végétation des plus luxuriantes. Ses habitants y avaient mené une petite vie paisible durant des siècles, jusqu’au jour où la convoitise et la rivalité s’était emparé, telle la fièvre, d’une poignée d’individus. La population se divisa alors en clans. Chacun d’entre eux érigea un premier monument pour honorer son Dieu préféré du moment / assouvir sa soudaine soif de pouvoir. Puis l’année suivante, chacun y alla d’un second, encore plus grand. Et ainsi, en quelques décennies, l’île fut recouverte de colossales statues / inévitablement défrichée. Car pour monter d’aussi gigantesques ornements, les insulaires avaient utilisé un ingénieux système de rondins et de leviers ; lequel nécéssitait, malheureusement, tout le bois qui se trouvait là. 

Sans forêt, pas de chasse. Sans terre cultivable, pas d’agriculture.

Seulement de gigantesques structures.

Et une communauté réduite, affaiblie de par sa trop grande soif de démesure.

Je fus réellement troublée par cette histoire.  En déboisant leurs terres, non seulement les habitants de l’île s’étaient imposé la misère, mais ils avaient détruit, du même coup, leur unique chance d’y échapper.

Sans arbre, impossible de fabriquer la moindre embarcation / de quitter l’île.

Oui, je fus vraiment troublée par le parcours de ces insulaires qui, dans l’inconscience de leurs desseins de gloire, devinrent les otages de leur propre déchéance. 

Souhaitons que l’humanité se réveille, avant qu’elle ne connaisse pareille tragique histoire.

Atlantide

CITOYEN OU CONSOMMATEUR ?

Crédit photo : Dalila Assefsaf

C’est lors d’une discussion matinale avec un voisin que j’ai entendu pour la première fois cette singulière réflexion: « avant, nous étions des citoyens. Aujourd’hui, nous sommes des consommateurs »

En entendant cette phrase, j’ai arrêté de parler. Tout net.

J’ai grandi en France alors le refrain de la Marseillaise m’a aussitôt traversé l’esprit : aux armes citoyens ! Formez vos bataillons !  …

L’hymne national français est un chant patriotique de la Révolution française, une exhortation au combat contre la tyrannie, écrite en 1792. Oh, je sais ! La période dont je parle a été extrêmement sanguinaire. L’Homme s’y est en effet battu très fort pour devenir un citoyen libre et fier.

Qu’est-il arrivé à son descendant ? D’où lui vient cette soudaine léthargie ? On dirait qu’il ne croit plus en rien, qu’il se laisse surexploiter sans réagir.

Le monde moderne a connu son lot de guerres. D’horreurs. D’atrocités. Est-ce parce qu’il en a trop vu que le citoyen s’est ainsi résigné ? Admettons ! Cela n’explique toutefois pas ses habitudes de consommation excessive. Que s’est-il passé ?

La vérité, c’est que nous avons perdu tout sens du discernement. Je vais m’expliquer avec un exemple très simple. Il y a quelques décennies, la solidité des bas en nylon était telle que les Américaines offrirent les leurs à l’armée pour fabriquer des parachutes pendant la Seconde Guerre mondiale. Malheureusement, la trop bonne qualité du produit a fait que les clientes n’en achetaient pas assez ; en effet, les femmes pouvaient conserver leurs bas plusieurs mois sans même les filer. La compagnie de Dupont Nemours décida alors de réviser sa formule, afin de rendre le produit plus fragile, et d’en augmenter les ventes *. J’ai choisi cet exemple parmi des centaines d’autres.

Désormais le concept de désuétude planifiée est non seulement intégré dans tout ce que le malheureux citoyen achète-jette-rachete dans un cycle sans fin, mais il est du même coup devenu la base de toute l’économie de consommation moderne, faisant du consommateur le jouet de sa propre convoitise. Une convoitise alimentée par le marketing omniprésent.

Endetté, surendetté, trop préoccupé pour penser, le consommateur ne réalise même plus à quel point il se fait berner. Au pire, la prochaine fois, il achètera une garantie prolongée. « Commençons par payer les mensualités pour l’article qui est brisé ! Ça va, les intérêts ne sont pas trop élevés. Du coup, on va pouvoir réemprunter pour le remplacer. »

Je me demande ce qu’il faudra comme choc à notre société pour se désenvoûter. 

Et je remercie mon voisin de m’avoir réveillée.

Atlantide

Obsolescence programmée / bas nylon Nemours

ENTRE DEUX PÔLES

Crédit photo : Dalila Assefsaf

J’ai découvert le vrai sens du mot liberté à l’âge de vingt ans. Le jour où, sur un coup de tête, j’ai pris l’avion pour m’installer à des milliers de kilomètres de chez moi. Ce jour-là, ce n’était pas tant mon départ qui me rendait libre, à mes yeux, que ma décision de faire les choses à ma manière, quoi qu’il m’en coûte.

Je suis issue d’une famille étrange, remplie de paradoxes. Ma mère était très marginale, c’était une artiste. Elle était aussi atteinte de schizophrènie ; du coup, elle ne faisait rien comme les autres. Elle, elle faisait toujours de grandes choses. Je l’aimais très fort ma maman.

Malheureusement, la magie, l’univers féérique dans lequel nous baignions n’avait d’égale que la consternation qui m’affligeait lorsque sa santé mentale s’altérait.

Ma mère et moi vivions toutes deux sous le joug rigide d’un homme très sévère. Un ancien militaire.

Cet homme-là, c’était son père ; celui qui l’avait relevée à chacune de ses nombreuses dégringolades.

Mon grand-père nous tenait à l’oeil et à la baguette. C’était un géant de six pieds. Une force de la nature qui ne jurait que par l’ordre et par la discipline. Le parfait opposé de ma mère.

Notre quotidien ressemblait à un conflit permanent.

Alors un jour j’ai su que je devais partir.

Affronter mon grand-père n’était pas évident ; Il était brutal, colérique. J’ai préféré organiser mon départ dans son dos. 

L’annoncer à ma mère ne fut pas plus facile, mais elle s’y était elle-même déjà préparée.

C’est la réaction de mon grand-père qui m’a le plus surprise. J’ai même envie d’écrire: ébranlée.

 « Je te souhaite bonne chance, petite ».

Et cet homme sévère et despotique que j’avais si souvent vu en colère m’a prise dans ses bras, m’a serrée très fort et s’est mis à pleurer. 

Je me souviens maintenant de ces deux figures emblématiques de mon enfance avec tendresse.  Chacun si authentique. Chacun avec sa version de la vérité / de la vie.

Comment pourrai-je les oublier, de toute façon, puisqu’une partie de moi a retenu d’elle, l’autre de lui.

Atlantide

PEAU D’ÂNE

Crédit photo : Dalila Assefsaf

Ma mère était un esprit libre, hors du commun. Une femme d’exception dont la superbe folie, les récits de voyages pittoresques ont nourri mon imagination ; dont la tolérance, l’ouverture d’esprit, la puissance des réflexions ont marqué mon enfance. 

Issue d’une famille ouvrière frappée par plusieurs drames successifs, elle avait fui sa région natale pour voyager. Surdouée, multi diplômée, promue à une brillante carrière de journaliste, elle possédait une érudition des plus impressionnantes. Sauf que sa liberté n’avait d’égale que son inextinguible soif de justice sociale. Et la société telle qu’elle est lui donnait la nausée, la répugnait.

La générosité de ma mère était telle que notre porte était constamment ouverte aux exclus, aux parias de la région.

Nous habitions un petit village de Bretagne, un hameau où elle s’était réfugiée, avec son bébé sans père dans les bras ; et où nous avons dû affronter la méchanceté, la bêtise humaine plus d’une fois. 

Ma mère était un ange. Un ange déchu-déçu qui, un beau matin, a choisi de plonger dans le vide pour mettre un terme à ses souffrances. À sa trop grande solitude.

En grandissant, j’ai voulu oublier cette femme merveilleuse. J’ai voulu fuir – quitter – renier tout ce qu’elle m’avait inculqué. Je voulais une vie normale ; un quotidien sans combat, sans confrontation. Des projets réalistes, des objectifs faciles à atteindre. 

J’ai abandonné mes rêves pour choisir un métier conventionnel, et je me suis créé un nouveau cercle d’amis. Bravo ! J’étais devenue un parfait petit mouton de Panurge.

Vingt ans à faire semblant pour que l’on m’apprécie. En vain, puisque ce n’était pas moi.

Et puis un beau jour, va savoir pourquoi, je me suis réveillée et j’étouffais. Ma vie pesait si lourd sur ma conscience que j’ai dû m’enfuir. Quitter ma fausse existence. Je n’avais plus qu’une seule envie : redevenir moi-même.

Alors je me suis rendue compte que la tragique histoire de ma mère n’avait rien à voir avec ce sublîme héritage, cette merveilleuse imagination / fantaisie qu’elle m’avait lèguée. Que la renier, c’était renier ma propre identité.

Ce jour-là, j’ai définitivement remisé ma peau d’âne aux oubliettes, et je me suis enfin  autorisée à être heureuse.

Atlantide

IRRATIONNEL

Crédit photo : Dalila Assefsaf

Tu me dis croire seulement ce que tu vois, que la destinée commence par la naissance et se termine par la mort. Qu’il n’y a rien après, rien avant.

Tu es conscient que l’univers est vaste, mais tu ne crois pas aux petits hommes verts, me dis-tu en t’esclaffant. Tout comme la mer, impossible qu’il y ait quoi que ce soit d’intéressant là-dedans, selon toi. À part toi quand tu y vas, évidemment.

Ce que tu peux être arrogant ! 

Tu as de l’air pour respirer, de l’eau pour boire, et tout ce qu’il faut sur terre pour te nourrir. C’est la nature qui t’a créé, comment oses tu à ce point la renier / maltraiter / défier ? 

Un peu d’humilité s’il te plait, mon ami ! Tu es né d’une goutte et tu finiras poussière. Que tu le veuilles ou non, la vie est, et demeurera un mystère.

Atlantide

PARCE QUE J’EXISTE

Crédit photo : Dalila Assefsaf

Chère société,

Je revendique le droit d’être moi-même, peu importe mon identité, ou la particularité, la fantaisie que j’arbore. Peu importe ma sexualité, ma culture, ma couleur, mon genre, mon sexe, mes origines, ma communauté, mes allégeances, ma différence, mes convictions. 

Je revendique le droit d’exister peu importe qui je suis. Parce que j’existe, tout simplement.

Atlantide

 

MON PÈRE

Crédit photo : Dalila Assefsaf

Vous ai-je déjà parlé de mon père ?

Printemps 19.., je reviens pour la première fois au Québec après dix-huit ans d’absence ; j’en ai dix-neuf.  

Mon avion attérrit en sol canadien mais mon coeur est resté en France, là où j’ai grandi. Je suis en peine d’amour ; mon copain est parti vivre en Angleterre. Nous avons tous les deux besoin de prendre l’air.

Je suis une moitié-moitié : née au Québec d’un père québécois, et aussitôt faite aussitôt paquetée, élevée en France par une mère française.

Mes parents étaient des hippies, leur mariage était un arrangement, et je suis le fruit d’une erreur tardive, furtive.

Leur divorce a pris plus de temps que n’a duré leur union.

L’histoire, je la connaissais par coeur, mais j’avais grandi avec la version française ; j’avais besoin de voir si les deux versions coincidaient.  C’est pour ça que j’ai fini par me déplacer de l’autre côté de la grande flaque.

J’avais une seule photo de mon père: vêtu d’une tunique blanche, ses longs cheveux épars autour de lui, on aurait dit Jésus.

Dans le hall de l’aéroport, je l’ai de suite reconnu. C’était magique ! Deux décennies à rêver de ce jour où je pourrai me blottir dans ses bras. Et ce jour là était enfin arrivé. Quelle rencontre !

Mon père rayonnait d’une telle féminité, d’un tel charisme, d’une telle élégance que j’étais éblouie.

Il était une pièce de théatre à lui tout seul, mon père, avec ses grandes robes, ses chapeaux à froufrous, et ses bijoux plus qu’il n’en faut.

Une chance que j’avais eu une mère flyée. Ca va, c’est bon, j’étais habituée à « nous » faire dévisager.

Mon admiration pour les Drag-Queen ne remonte pas à hier, mais c’est mon père qui m’en a fait découvrir le meilleur. Le plus beau. Dans les coulisses de son intimité. Mon père qui disait que chacun est libre de tenir le rôle qu’il veut dans la vie, et de l’interpréter à sa façon.  Que chacun est libre de vivre sa vie comme il l’entend, tout simplement.

Atlantide