LE SUICIDE DE MAMAN

Crédit photo : Dalila Assefsaf

Le 7 Juin 2000, maman s’est jetée par la fenêtre du deuxième étage de l’institut de soins où elle avait été provisoirement hospitalisée dans l’attente d’un transfert en soins spécialisés. Après deux jours de coma, son coeur a finalement cessé de battre. La colère, le chagrin, la culpabilité m’ont empêchée d’aller la veiller, la réconforter tandis que la vie quittait son corps. Ces mêmes sentiments qui m’ont empêchée, quelques jours plus tard, d’assister à son enterrement. Mon deuil m’appartient, il est en moi Ad vitam eternam et je n’ai pas à me justifier de ce que certains ont perçu comme un manque de respect quant au dernier hommage que j’aurai du lui rendre. En ce qui me concerne, le véritable hommage réside dans les souvenirs que l’on entretient au quotidien, non pas dans la façon dont nous choisissons d’exposer/ d’expédier la mort.

Perdre un être cher fait mal. Mal en dedans, mal partout et nul part à la fois. La région où se situe la douleur n’est pas claire. On dit le coeur, on dit la tête, mais on sait que ce n’est ni dans l’un ni dans l’autre.

Chez nous, la mort a frappé trois fois en un laps de temps très rapproché. Ma grand-mère est partie au début du printemps, mon grand père l’a suivie quelques semaines plus tard, et mon parent les a rejoints à l’aube de l’été. Soudés les uns aux autres dans la mort comme ils l’avaient été dans la vie.

Maman était un être tourmenté, déchiré dont la très grande sensibilité n’avait d’égale que son désarroi. Brisé par les échecs successifs de sa vie, désillusionné, rongé par sa solitude et son isolement, aux prises avec la maladie mentale depuis son plus jeune âge -celle-là même qui le conduisait invariablement vers l’irrationnel, la démesure- et négligeant sa médication, elle avait peu à peu -mais sans retour, sans doute possible- perdu la raison. Alors il avait suffi d’un instant, un tout petit éclair de lucidité -sachant qu’il S’en allait vers un internement définitif- pour qu’elle décide de plonger, renonçant une bonne fois pour toutes à cette vie qui ne lui appartenait déjà plus.

Aujourd’hui je comprends. Aujourd’hui j’accepte. Je n’aurai pu le concevoir de son vivant mais je reconnais la légitimité de son choix. Je ne remercierai d’ailleurs jamais assez l’homme qui m’accompagne pour m’avoir permis d’assimiler, d’assumer ce geste. Ce geste qui délivra maman de la spirale infernale de tourments dans laquelle elle tournoyait depuis trop / si longtemps.

La colère

Les mois qui ont suivi son départ, j’étais terriblement en colère. Mon enfance dans ses bras me revenait comme un boomerang, je revivais constamment chaque souvenir, chaque bribe de notre complicité d’antan comme l’écho d’une souffrance atroce. Je ne comprenais pas qu’elle m’ait ainsi abandonnée. Abandonnée non pas dans la solitude mais face à mes remords.  Car il est vrai que, les dernières semaines, dorénavant incapable de supporter ses sempiternelles divagations, ses non moins constants délires, j’avais été absente, distante, évasive. Je n’avais plus répondu au téléphone, n’avais plus lu ses missives de plusieurs pages chacune. J’étais en colère contre ma mère car je ne voulais plus de sa folie dans ma vie, je m’en confesse, et  j’en fus  d’autant plus en colère envers moi-même pour avoir à ce point manqué de coeur, et de jugement.

Le chagrin

Mon chagrin, ma peine fut incommensurable. Un instant  j’allais bien, l’instant d’après j’étais dévastée / atterrée / effondrée. Le chagrin n’a rien de rationnel. A l’instar d’une peine d’amour, le deuil nous frappe de plein fouet au moment où l’on s’y attend le moins, pénétrant la chair, pénétrant l’esprit. La douleur va et vient, aussi fluide que les souvenirs, aussi tenace que la mort. Aussi aléatoire qu’un rêve. A l’époque, j’avais quitté la France depuis déjà quatre ans, remisant bon gré mal gré le passé derrière moi. Et voilà que, alors que j’étais finalement heureuse, ma mère me donnait cet ultime coup de grâce!

Je ne voulais, ne pouvais l’accepter. Le supporter.

Je n’ai pourtant pas eu le choix.

Armée d’un semblant de courage, je suis revenue / retournée dans mon village. Les gens m’y accueillirent fébrilement, mal à l’aise, sans doute conscients que l’adulte qui se trouvait devant eux n’avait rien pu oublier. Sans doute aussi soudain conscients des souffrances de ma mère, de sa solitude, de son chagrin immense / si intense. Je l’avoue, j’ai réglé mes comptes. Certains du moins. C’était comme une brèche dans l’espace-temps: Dinard n’avait plus rien à voir avec ma vie mais je savais, au plus profond de mon être, qu’une partie de moi ne l’avait pas vraiment quitté. Qu’une partie de moi -cette petite fille terrée au fond de son silence, au fond de sa douleur- ne le quitterait jamais.

Dinard appartient à mes souvenirs au même titre que j’appartiens à son histoire / son passé.

Ma mère me manque. Son sourire, sa bienveillance me manquent.

Le chagrin s’est estompé avec le temps, cédant la place à une sorte de résignation passive, mais le deuil est en moi aussi sûrement, aussi définitivement que l’amour, l’affection que je lui vouais.

La culpabilité

La culpabilité m’a rongée. Me ronge. Je sais que je ne suis pas responsable de l’état de ma mère, de la vie qu’elle avait menée, de ses chagrins, de sa douleur. Je sais également que je n’aurai rien pu faire pour l’empêcher de mettre un terme à ses souffrances. Ce geste, il l’avait posé puis repoussé maintes fois! Mais je sais aussi que j’aurai pu / du l’écouter, entendre ses derniers mots, entendre son désarroi. Tant de signes ont précédé l’acte, les derniers jours, que nous n’avons su voir, que nous n’avons su interpréter.

Quelle autre fin aurait été souhaitable? Qu’aurai-je pu lui offrir d’autre que cette prison à l’intérieur de lui-même? Aurai-je eu le droit, au nom de mon amour, au nom de mon tout nouveau et si récent bonheur, de lui imposer l’internement à vie? J’étais si peu mature! Aurai-je pu, aurai-je dû sacrifier ma vie, mes rêves, pour lui permettre de demeurer libre? Libre à l’intérieur des cloisons de sa folie? l’aurai-je fait?

Oui, la culpabilité m’a rongée. Et c’est un fait qu’il me faudra vivre toute mon existence durant avec le remords de n’avoir su être la (à temps) pour mon parent. De n’avoir su être là (à temps) pour lui dire combien je l’aimais. Combien je le remerciais de m’avoir tant aimée, tant donné … Et tant pardonné.

Malheureusement, l’enfant prodigue n’est pas toujours capable de revenir à temps. Il arrive que le chemin du retour soit plus long que celui de l’aller. Plus long, et plus compliqué.

 Atlantide

*mon unique parent: le parent qui m'éleva seul
     

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