LA SOLITUDE

Crédit photo : Dalila Assefsaf

La solitude me pèse. La mienne, cette solitude accrochée à mon passé. J’aimerai la décrire avec fluidité, à la façon d’un projecteur. Insuffler mes images à l’aide de mots pour mieux raconter mon histoire. Mais ce que je ne saurai décrire, ce sont ces longues nuits d’insomnie recroquevillée sur moi-même à attendre le lever du jour, épouvantée par la noirceur. Par les ombres. Par le désordre dans ma tête. Incapable de fermer les yeux. Épouvantée à la perspective de les ouvrir.

J’avais dix ans, onze. Douze. Installée derrière une fenêtre, j’avais la hantise de ce qui m’apparaîtrait au-delà des rideaux. La rue était déserte. Nous habitions à l’extrémité d’un village où peu de voitures passaient. Autant dire qu’une fois les persiennes closes, notre quartier plongeait dans l’obscurité. Je me souviens de certains sons, du hululement du vent, de la gigantesque explosion lorsqu’un avion franchissait le mur du son. Des grattements dans les murs que je ne m’expliquais pas. L’adulte qui aurait pu me rassurer n’était pas disponible. Alors je descendais l’escalier en colimaçon dont chaque marche grinçait si lugubrement que j’en tremblais. Je me réfugiais dans la salle de bain. J’ouvrais les robinets de la douche, du lavabo, et je plongeais mon imagination fertile dans la gracieuse petite flamme bleue du chauffe-eau au gaz. Le son de l’eau qui déferle me procure un sentiment de bien-être inégalable. Difficile d’expliquer pourquoi, c’est ainsi depuis toujours. Alors J’humais frénétiquement le parfum lavande quasi euphorisant des produits que nous utilisions durant les périodes de gros ménage. J’en gardais justement toujours un petit fond pour ces nuits-là …

… Ces nuits-là où je marchais sur un fil, où je vacillais vers le vide. Un vide opaque, persistant. Le néant, pire, le chaos. La solitude des parias, celle qui nous poursuit, nous colle comme une seconde peau. Nichée au fond d’une enfance dégueulasse, totalement indigeste. Inspirée du deuil, agrippée au chagrin. Intrinsèquement liée à ces quatre dernières décennies qui m’ont vu tomber si souvent.

Tomber souvent mais me relever chaque fois. Chaque fois plus forte !

Hier … aujourd’hui … ma solitude n’a pas changé. Elle est omniprésente / intense. Quasi-faite de chair et de sang. Son souvenir me parasite, s’immisce dans chacune de mes relations. M’envahit, me domine. Elle m’accompagne dans tous mes mouvements, me précède quand je veux avancer, me barre la route quand je veux m’éloigner. Ma solitude est un obstacle constant, oui, et je le contourne chaque fois sans hésiter. Avec dignité.

Le roseau danse parmi la tourmente, ses mouvements s’équilibrent avec la chorégraphie du vent. À l’opposé du chêne qui, tronc rigide mais racines bien exposées, finira par se faire arracher, le roseau lui ploiera, mais refusera de céder.

Atlantide

Une réflexion sur « LA SOLITUDE »

  1. “La solitude des parias, celle qui nous poursuit, nous colle comme une seconde peau.” Que je la connais cette solitude. que je la hais ! Le mal qu’elle m’a fait et qu’elle continue à me faire ! Elle m’arrache la peau, morceau par morceau. Sans cesse, et elle recommence. Je ne crois pas qu’elle me lâchera jamais. Elle se nourrit de mon être, de mon état de paria.

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